La ville de Zababdeh au nord de la Palestine est jumelée à Ixelles. En mai dernier, à l’occasion d’un échange universitaire en Palestine, Eric Remacle (Ecolo Ixelles) a eu l’occasion d’interviewer Monsieur Victor K. Isaid, maire de Zababdeh.


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Monsieur le Maire, quels sont les points positifs et négatifs dans le développement de votre ville ?

Nous sommes une petite ville, environ 4000 habitants, à proximité du grand centre urbain de Jénine. La population est en croissance. Il faut aussi y ajouter environ 2000 étudiants de l’Université arabo-américaine, dont le campus existe depuis douze ans. Les étudiants apportent de nouvelles demandes, en termes de commerces, d’infrastructures, de routes, de transport et de logement.

Il y a une forte pression pour l’accroissement du secteur immobilier, c’est le principal domaine où le secteur privé investit pour le moment. Nous avons récemment autorisé des constructions nouvelles pour 1700 m2 en plus des 5500 déjà attribués. En revanche, il n’y a guère d’infrastructures culturelles dans une petite ville comme la nôtre, sinon un festival de trois jours par an et deux bibliothèques paroissiales. Jénine, qui est plus grande, offre davantage d’activités culturelles. Dans une petite ville comme Zababdeh, la moitié des revenus proviennent des PME, du commerce, du textile. Il y a aussi un secteur public important, qui est une source d’emplois. L’agriculture ne représente que peu de revenus pour la commune (2%). Bien que la terre soit très fertile dans la région, notre commune manque d’eau. Nous avons aussi un soutien de la diaspora à travers le monde (y compris à Ixelles).

Notre principal problème est le chômage, surtout parmi les jeunes, c’est lié à la situation plus globale.

La situation politique, voulez-vous dire ?

La région de Jénine a été très active dans la résistance à l’occupation lors de la seconde Intifada, cela a été très dur. Notre zone est aussi utilisée pour des exercices militaires (NDLR : durant notre entretien, les avions de chasse israéliens passent de temps en temps au-dessus de nos têtes). Lorsqu’il y a une fermeture des frontières par les Israéliens, cela a un impact sur la vie économique. En outre, le vol de terres organisé par les colonies et par la construction du mur de séparation s’est poursuivi au détriment de la Palestine.

Pour l’instant, la situation est stable, le checkpoint créé depuis 2008 facilite la venue en Cisjordanie des frères palestiniens de la Galilée voisine (NDLR : la Galilée est la partie septentrionale d’Israël où une majorité des habitants sont des citoyens arabes.), le commerce et le développement local ne sont pas donc trop affectés par la politique. Néanmoins, il y a des difficultés chroniques en termes de liberté de circulation, ce qui affecte l’économie et l’emploi. L’incertitude contribue à une certaine dépression économique, ce qui réduit les revenus possibles pour une commune comme la mienne. En outre, le fait que de nombreuses parties du territoire soient en “zone B” ou en “zone C”, donc sous contrôle israélien (NDLR : depuis les accords d’Oslo de 1993, seule la “zone A” (grandes villes) est sous administration de l’Autorité palestinienne. La zone B (routes et campagnes) est gérée par les Palestiniens mais sous contrôle sécuritaire israélien. La zone C (la vallée du Jourdain, les axes considérés stratégiques et les zones près des colonies et du mur) est sous contrôle total israélien.), ne facilite pas les choses. Dans certaines parties de ma commune, je ne peux pas faire réparer les routes ou organiser un développement des infrastructures de santé ou de tourisme car Israël refuse de donner les permis et multiplie les tracasseries.

Et la situation politique intra-palestinienne ?

Notre ville est à 70% chrétienne, les communautés s’entendent bien ici, même s’il y a eu de la radicalisation depuis dix ans. Il y a peu d’impact des divisions existant à l’échelle nationale (NDLR : entre Fatah et Hamas). Aux élections municipales, le suffrage direct a conduit à ce que 2 des 9 membres du conseil municipal soient des femmes, lesquelles sont très actives comme conseillères. On nous annonce qu’aux prochaines municipales, on introduira un système de listes de partis. J’espère que cela n’amènera pas de divisions inutiles dans notre petite ville. En tout cas, le Président Abbas m’a garanti que le poste de maire resterait dévolu à la communauté chrétienne.

En quoi consiste le jumelage avec la commune d’Ixelles ?

Les compétences du conseil municipal se situent dans l’éducation, l’approvisionnement en eau et en électricité, la santé, le développement local. C’est dans ces domaines que nous avons développé le partenariat avec Ixelles, que j’ai visitée en 2010.

Le projet principal porte sur l’approvisionnement en eau. Il y a eu un concours entre communes jumelées à Ixelles où des citoyens ont présenté des activités autour de la question de l’eau. Nos ingénieurs spécialistes de la question ont également visité Ixelles. Il y a enfin et surtout une solidarité financière de votre commune pour la fourniture de systèmes de purification et recyclage de l’eau, qui sont très importants pour accroître le nombre de réservoirs utiles à l’agriculture.

Avec plusieurs autres communes, coordonnées par la ville allemande de Bielefeld, nous avons aussi introduit un projet commun auprès de l’Union européenne pour la formation des ressources humaines dans nos municipalités. Nous attendons les nouvelles pour savoir si ce projet sera financé. Enfin, un jumelage entre écoles vient de débuter. Nous accueillerons bientôt des écoliers ixellois et leur ferons visiter la Cisjordanie et Jérusalem. Ils seront certainement étonnés que les écoliers de Zababdeh ne puissent pas entrer dans Jérusalem, contrairement aux écoliers étrangers ; cette discrimination est une réalité dont les jeunes doivent prendre conscience dans le monde.

J’espère aussi que le partenariat que vous avez ouvert entre l’Université arabo-américaine et l’Université libre de Bruxelles va ouvrir un nouveau chantier d’échanges intellectuels et étudiants. Nous apprécions grandement le soutien politique, moral et financier que nous apportent les Ixellois et veillons à ce que chaque euro apporté soit géré avec rigueur.

Quelle vision avez-vous pour le futur de votre ville ?

Nous devons renforcer les infrastructures et constituer un “hub” avec les huit villages avoisinants. Le développement d’un hôpital constitue une de nos priorités. Notre ville est aussi une des plus anciennes de Palestine, son histoire remonte aux débuts du christianisme, ceci nous donne une opportunité touristique encore sous-exploitée. L’université est aussi une chance pour que notre ville soit mieux connue dans le reste de la Palestine et chez les Palestiniens de Galilée, mais aussi dans d’autres pays, par exemple à Ixelles et à l’Université libre de Bruxelles.

Merci de transmettre mes salutations aux habitants de la commune d’Ixelles !